Maintenant ! Nouvelle 2009

Maintenant !

I
Tout parait tranquille, bien installé. En cette fin de printemps 2079, la plupart sont en ville ; métro, boulot, dodo. Ils tirent une de ces trombines à déprimer un asticot dans un fruit mûr. De nos agents de renseignements remontent les informations qui vont dans le bon sens. J’ai demandé à la police de punir fermement toute infraction à la loi. Mais elle n’a pas encore à travailler beaucoup.

C’est l’orgie. Partout. Je suis heureux.
Comme nous l’avons demandé, soufflé, tenté, suscité, chacun ne pense qu’à soi. C’est la jouissance maintenant ! Tout de suite ! Sa pulsion à combler. C’est la dépendance que nous leur avons inspiré et cela marche bien. Tous recherchent des ressentis, du pur plaisir à assouvir, maintenant. Des affiches énormes affirment sur les frontons des grands édifices ce mot : MAINTENANT ! C’est notre slogan.

La frustration est devenue un tabou. Toutes les publicités invitent à acheter tout de suite sans modération. Pourquoi vivre ? Consommer, c’est être heureux ! C’est l’impasse, mais je gagne le gros lot. Tout va pour le mieux.

Chacun sa pulsion, sa passion dévorante, son nombril, son argent, son apparence, son pouvoir. La loi du plus fort. Ils n’ont pas ordre d’écraser leur prochain, il y en aurait encore pour se rebeller. Non, plus subtile, nous les avons séparés. En leur faisant croire qu’ils peuvent choisir le sens donné à leur vie, nous ne leur octroyons qu’une liberté de moyens.

Dans les entreprises, ils doivent se justifier à outrance sur des résultats quantifiables. Les objectifs attendus ne sont plus reliés à un sens construit collectivement. Ils sont chacun les uns à côté des autres. Chacun pour soi.
Nous avons éliminé les temps de rencontre pour mieux se connaître, réfléchir sur la finalité de ses missions, sur les liens transversaux possibles. Ils ont intériorisé que c’est de la perte de temps. Ils doivent répondre aux impératifs de logiciels sans avoir vraiment collaboré à leurs élaborations. Ils n’ont plus le temps de s’écouter. Ils n’ont plus le temps de créer, ni de remettre en question leur cadre de travail. Ni quoi que ce soit d’ailleurs. En oubliant les liens qu’ils les unissent, c’est moi qu’ils suivent.
Tout va pour le mieux.

Nous avons interdit au fur et à mesure la possibilité de s’organiser dans les associations d’entraide. Il faut empêcher la concurrence déloyale. Tout se paie.

On reconnaît nos disciples, nos bigots à leur mine. Pour certains, tristes, sombres, indifférents à ce qui ne les concerne pas. Haineux, pleins de rage pour les autres.
Nos agents de renseignement traquent ceux qui résistent à nos valeurs. Pour cela, ils se mélangent à la population. Ils les observent, à la recherche de la moindre information.
Les coupables sont condamnés à des travaux forcés, les peines doivent être exemplaires pour décourager toute tentative de rébellion dans la population.

Dans le camp de rééducation 52 ; il y a un soleil de plomb, un sol aride, un océan d’eau salée. De quoi crever de soif. Pour les mettre en jambe, l’exercice maison du jour consiste à faire courir deux clients dans un coin aride, désertique et chaud. Abandonnés à eux même, au bout des dunes, le premier arrivé peut manger.
L’un deux est tombé en trébuchant dans le sable. Nez à nez avec une cigale sur une herbe hiératique balancée par le vent. Il y a une bouteille amenée par les vagues et laissée là.
La cigale se tait. Les autres dans les arbres rabougris chantent.
Ils rient.
Qu’est ce qui peut les faire rire dans cet enfer ? Le carcan se fissure. Quelque chose passe à travers les interstices. Si cela se sait, de plus en plus, ils vont commencer à nous regarder autrement. Cela va tourner mal. Je crois bien qu’ils vont se détourner de moi. Ils vont prendre confiance en eux, s’organiser et devenir puissants. Maintenant que le crime est commis, il faut analyser comment s’est arrivé pour que cela ne se reproduise plus. L’ordre doit être maintenu.

II
Revenons au commencement, quelques mois plus tôt au début du printemps, et essayons de comprendre.

L’économie marche à plein. Les plus gros bouffent les plus petits. Tout va pour le mieux
L’agent de renseignement Killian Lonzac commence sa journée en montant dans le wagon. Il fait partie de la brigade 7 qui travaille dans le réseau ferroviaire d’île de France. Cette brigade repère ceux qui leur paraissent socialement dangereux. Les agents les suivent et font une enquête pour vérifier leur première impression.

Une femme brune, plutôt jolie, assise, se pomponne avec un plumeau énorme. On entend un zip glisser. Il regarde la poudre se poser sur la naissance des seins. Tous les autres ont le regard absent, fixé dans le vide ou rivé sur un écran. Elle sort d’une trousse un miroir, des ustensiles en tout genre. La voilà à se faire les cils, les lèvres. Quelque chose de sensuel, de l’ordre de l’intimité. Tout l’attirail pour séduire est là, mis en vitrine. Froid. Nous sommes en semaine dans le RER du matin.
De toute évidence, elle se prépare. Et de toute évidence, ce n’est pas pour l’agent Lonzac. Ni pour les autres passagers. Il se dit qu’elle se prépare donc pour les milliards et demi de terriens moins les 60 voisins du moment confinés dans ce petit espace roulant. Elle aurait pu le prévenir. Il serait monté dans le wagon d’à côté. Histoire d’avoir sa chance…
Bon professionnel et un peu dragueur Lonzac décide de la suivre. Il enquête, c’est son travail.
Eva Justice travaille au service Marketing opérationnel de Wonder Introduce Number, le fleuron des sociétés de matériel électronique de sécurité, un mangeur de concurrents.
Fille d’une famille française de souche, elle est nourrie à la culture du moment. Elle parle un franglais de compétition avec un accent affligeant. Elle est manager de son team qu’elle encourage à fowarder. Nouvellement arrivée, elle pense qu’être leader consiste à contrôler ses guys. Lors de son reporting, elle les briefe sur leurs targets, chacun a ses goals avec obligation de feedbacks. Elle pense être aware. L’ambiance est super down, hyper pourrie. Tout va pour le mieux.
Fausse piste. L’agent Lonzac fait son rapport puis rejoint la gare de Val de Fontenay qui est proche de la WIN.

Chaque matin, ils sont tous câblés. Chacun à sa manière. Un fil derrière la tête afin de retenir au cas où les lunettes de soleil posées sur le nez. L’agent se demande comment ils peuvent voir dans la lumière sombre du RER qui roule souvent dans les tunnels. Un fil qui relie l’oreille au MP8. Un fil suspendu au col de chemise relié au iphone. Ce matin, il ne manque que l’entrée de cette asiatique avec son masque anti-pollution sur la bouche. Ca y est ! Maintenant, tous les trous visibles sont bouchés.

Chaque matin dans le train, la norme c’est être serré les uns contre les autres. Pas de bruit. Killian Lonzac a repéré des exceptions. L’appel d’un téléphone portable provoque souvent des échanges à voix forte comme si tout le monde devait être mis au courant. Il y a le ronfleur ou le gars qui écoute son ipod aux écouteurs bon marché ou au volume trop fort. Ces deux là produisent des bruits sourds qui le fatiguent.
Il y a surtout les autres, ceux qui n’ont pas les codes. La classe de jeunes étrangers en séjour linguistique qui parlent fort, les amoureux qui se bécotent en gloussant, la personne sans domicile qui rendue folle soliloque, les provinciaux qui débarquent dans le métro pour aller au Salon de l’Agriculture (ceux là, rigolards, font des commentaires ou lancent un « bonjour » à la cantonade). Et il y a aussi les amis, ou les collègues qui se retrouvent et parlent tout le long de leur voyage journalier. L’agent les écoute. Surtout ceux qu’il juge sans retenue.
L’agent de renseignement désire faire la connaissance de Marie Thérèse qui vient de rejoindre ses amis qui se décâblent à son arrivée. Ils se donnent rendez vous à la même place tous les matins.

Après plusieurs débuts de matinées passées dans ce wagon, l’agent Lonzac apprend que Marie Thérèse a 50 ans. Elle est cadre dans la société Postale. Il note que même si elle est née en Métropole, elle retourne, tous les trois ans, dans le pays d’où est originaire la famille de ses parents.
Elle habite avec un nouveau mari et trois enfants dans le quartier Anne Franck, cité HLM à Ozoir la Ferrière dans le département de Seine et Marne. En bout de ville, à l’orée de la forêt Briarde. Elle a trois heures par jour de transport en commun.
L’agent fait son enquête et étudie sa vie. Dans son rapport, elle est décrit comme potentiellement dangereuse.
Elle a de l’énergie à revendre. Elle propose des systèmes d’entraide entre voisines. Elle est convaincue que chacune, malgré l’âpreté de sa condition, a quelque chose à apporter aux autres. Elle pense qu’ensemble, elles sont plus fortes pour faire face au quotidien.
Cependant, la léthargie, l’individualisme et l’indifférence rencontrés chez ses collègues de travail comme chez les habitants de son quartier l’usent à petit feu.
Elle redevient réglementaire. Tout va pour le mieux.

Un autre jour, l’agent Lonzac trouve l’ambiance étrange. Bizarre. Dans le wagon, la plupart lisent un vrai livre en papier. Pas de clavier sur lequel on tripote avec délice, personne rivé sur une mini-télé, pas de conversation téléphonique, pas de son saturé de basses ou de rythme afro sortant des écouteurs. Pas de groupe d’amis du wagon n°8 du 8h02 qui papote tout le long sur le petit dernier ou sur l’émission de la veille. Presque le silence. Incroyable.

A cet instant, l’homme monte dans le TGV. Il est mince. Il s’assoit à côté de l’agent Lonzac. Il se penche puis sort de sa besace une portion de choucroute fumante. Il ouvre l’opercule de sa canette de bière. Il la déguste puis la repose. Il mange. L’agent, lui, a déjà terminé son biscuit de régime. L’odeur de choucroute rempli tout le wagon. Un voisin mange un énorme sandwich d’où les tranches de rosbif dépassent. Une femme mange une salade périgourdine gargantuesque. Un homme ronge un pilon de poulet. Killian Lonzac sue à grosses gouttes. Ses narines frémissent. Tout son corps XXL tremble. C’est insupportable. Il pousse un grognement. Alors, il se réveille.

A ce moment là, il est 17h dans le RER E quand ils arrivent. Des jeunes, jeans coupés, capuche sur la tête, la musique à fond. Lonzac, encore dans les brumes de sa sieste, n’arrive pas à identifier d’où elle vient. Surement en provenance d’un téléphone, la musique remplit tout l’espace du wagon. Mais eux ils chuchotent pour se parler. Ils susurrent pour reprendre en cœur le refrain d’un morceau de rap.
La brigade 7 ne fait pas d’enquête sur les jeunes des cités qui se déplacent en bande. Mais nous les connaissons par d’autres biais.

Deux heures plus tôt, Omar se réveille. A 17 ans, Il habite chez ses parents au Bélaouab, un quartier de Champigny sur Marne. Ce quartier populaire concentre une population métissée dans ses hautes tours d’HLM.
Omar ne sait plus qui il est. Il est complètement paumé. Il répond de différentes manières à la question de ses origines selon les interlocuteurs ou les circonstances.
Il lui est arrivé de dire, à un professeur en montrant ostensiblement sa peau, qu’il était musulman. Il a chanté « vive la France » pour énerver sa mère lors de la dernière coupe du monde quand l’équipe des bleus a gagné la finale. Il affirme être marocain en règle à la police, magrébin à son concierge asiatique, du Bélaouab à ceux des Boullereaux et de Champigny aux jeunes de Vitry.
Depuis dix mois, Omar, un BEP chaudronnerie en poche, est au chômage. Il va à son rencard habituel de 15h30 au hall de l’immeuble B1243 pour son busness de shit.
Il croise sur le chemin une fille qu’il range aussitôt dans la catégorie « racli trop bonne ». Il engage la machine automatique à draguer. C’est lui qui suscite l’échange. Il faut faire rire - « Salut, je m’appelle Omar, j’m’incrustacé, c’est quoi ton p’tit nom ? »
La réponse ne se fait pas attendre. « Casse-toi Bouffon ! »
Echec total. S’en sortir quand même. « C’est à moi que tu t’exprimes ? T’es tellement plate qu’on pourrait te faxer ! Va te faire enculer ! »
La classe Omar ! Son début de journée commence mal. Le voilà énervé par cette go et son râteau. Il n’arrive à brancher personne. Même si il se la raconte auprès de ses potes en décrivant comment il a bouillave samedi dernier, c’est le désert affectif et sexuel.
Son pote Cédric attire son attention par un sifflement aspiré façon ultrason. Par un signe de la main, il lui fait comprendre que les peustus sont dans le coin. Il grince entre ses dents « Putain, ils nous lâchent pas ces condés ! Ya pas moyen, faut que je me fasse de la maille »
Omar met sa capuche sur la tête, puis tourne en direction du bus qui va l’emmener à la gare Champigny/Saint Maur. Il va prendre le RER A pour Paris. Il est prêt à zoner et faire des conneries. Il retrouve des potes sur le quai. Cela contribue à maintenir un sentiment de peur et d’insécurité chez la population. Et donc un besoin de sécurité entretenu par notre politique. Tout va pour le mieux.


Le son résonne dans les couloirs du Métro. L’agent Lonzac marche vers la source du bruit. Il reste encore des musiciens. Quelques uns, de moins en moins. Nous avons décidé que les cigales n’avaient pas leur place dans notre monde de fourmis. Tout ce temps perdu à vivre et ressentir pour créer ce qu’ils appellent une œuvre. Nous avons décrit un cahier des charges. Les entreprises font des appels d’offre. Ils paient ainsi moins de taxes. Ceux qui travaillent pour elles, peuvent vivre de leur art, de mon art.
Lui, c’est un résistant. Il fait la manche. L’acoustique du métro sert sa musique. Il a une guitare Fender qui a un son fantastique. Il en joue magnifiquement. Les notes viennent, grossissent puis repartent. D’autres virevoltent avant de disparaitre. Il y a des instants de silence. Le silence, c’est ce qui fait la musique. Cette chanson qu’il joue touche au plus profond.
Ceux qui vont au boulot sont amassés sur le quai. La plupart n’écoute pas. L’un à côté de l’autre. Ils vont se presser un peu plus dans le métro qui arrive. Ils n’ont pas le temps.

L’agent de renseignement observe un homme qui est resté sur le quai depuis que la dernière rame est repartie. Il s’est adossé au mur, sous une affiche. Les traits de son visage semblent abandonnés ou plutôt tendus vers quelque chose. Il sourit. Tous ses sens sont en alerte. La musique est en lui et joue avec son âme.

L’agent Lonzac s’occupera du musicien une autre fois. Dans les couloirs de la gare du Nord, l’agent suit l’homme qui marche doucement en regardant à droite, à gauche. Il cherche son chemin. Certainement un nouveau. Il se retrouve dans le flot des passagers du métro de la ligne 4 qui passent d’un métro à un autre. D’autres vont vers les trains de banlieue. Tout est rapide. Chacun marche au rythme de la course. En fait, ils courent. Ils courent tous pour prendre le train. Ou pour être juste, ils courent tous pour ne pas louper le prochain. Puis pour obtenir une place assise. Notre homme est porté par la marée. Il met son sac en bandoulière, bien calé derrière son dos. Il se met lui aussi à courir. Il veut avoir la correspondance. Au milieu de tous ces gens habités par l’impératif du temps et du stress, il court. C’est devenu une évidence. Cela s’est imposé à ses pieds. Ils courent avec tout le monde.
Il ne sait plus trop pourquoi.
Il arrive avec 10 minutes d’avance.
Il est là, nonchalant sur le quai qui se remplit. Lorsqu’il rentre dans le wagon du RER B, il n’y a plus de place assise. Il patiente debout sur le pallier. C’est la première fois.
Premier arrêt, personne ne descend, plusieurs rentrent. Ils ne le bousculent pas. Ils ne le regardent pas, ne répondent pas à son sourire. Ils passent devant lui pour aller monter la garde devant les sièges occupés. Il se retrouve presque seul.
Deuxième arrêt, certains descendent. Changement de place. Une ruée policée, sans cris, avec ses codes et ses non dits. On glisse sur le siège libre, vite, sans bruit. On sort, d’autres rentrent. Le voilà debout, pressé contre une des parois du train. Ce sera jusqu’à la fin.
L’agent Lonzac veut savoir si demain cet homme fera partie de la bataille, s’il sera assis.
Il le suit et commence son enquête sur lui.

Il s’appelle Hugo. C’est un idéaliste. Il a choisi des études d’ethnologie à l’université Paris 8 et il apprend la langue peule. On lui enseigne à ne pas analyser qu’à partir de ses propres valeurs, de sa propre vision du monde. Un discours n’a de sens que s’il est compris dans son contexte. Ses professeurs nous fatiguent avec leur concept d’indexicalité. Hugo devient un débusqueur de syllogisme. Pour lui, notre vérité, n’est plus l’unique. Il va falloir que nous arrêtions ces formations qui n’offrent aucun débouché professionnel.
En licence, il vit dans une chambre de bonne près de Saint Sulpice. Il est militant actif dans une association contre la mondialisation. A part cette activité illégale, il travaille en intérim au service courrier du Ministère des finances à Bercy. Cela lui permet de gagner de quoi survivre.
Les autres jours, malgré la possibilité d’obtenir une place, Hugo reste debout dans le RER. L’agent Lonzac écrit un signalement d’alerte.
Au retour de l’Université, Hugo se fait racketter par Omar. Mauvaise journée, il est attendu dans sa chambre par la police. Tout va pour le mieux.

Marlene, dix huit ans depuis deux mois, travaille dans le service Marketing téléphonique de la WIN dirigée par Eva Justice. Virée depuis quinze jours par son beau père, dépouillée par lui de la majeure partie de son argent pour dédommagement aux frais dépensés pour son « éducation », elle dort cachée dans la chambre d’une de ses amies hébergée dans un hôtel social. La pièce est prévue pour une seule personne. Découvertes, elles sont virées le soir même. Dans la rue, il y a la solution du 215, numéro indigo de l’abri d’urgence. Les places déjà prises, elles se séparent. Elle erre dans le métro et les bus de nuit. Tous les digicodes, les grilles, les alarmes et les caméras protègent les habitants des squatteurs qui désirent dormir sous les boites à lettre. Cela s’appelle la Prévention situationnelle. Inventée au début du siècle, elle a pour objectif de prévenir et d’éviter la délinquance par un mobilier urbain adapté. Des bancs trop courts pour s’allonger. Des pelouses régulièrement arrosées et donc un sol trop humide pour ceux qui voudraient l’été se reposer à la belle étoile. Des pots de fleurs énormes situés sous les auvents des grands bâtiments afin d’empêcher des installations non désirées. Des fontaines où l’eau à ras évite que l’on s’asseye. Il y a même, sur les rebords des larges fenêtres ou dans certains passages, plus grand que ceux conçus pour les pigeons : des « piques à hommes ». Tout est fait pour éviter le stationnement humain, la rencontre.
Ce soir, ne sachant plus où se réfugier, elle descend dans le métro. Elle est à la station Bastille.

Killian Lonzac observe une femme sur le quai d’en face. Elle est jeune, châtain claire, habillée en noire. Elle porte une jupe, des hauts talons. Sa démarche est chaloupée, féline. Féminine. Elle met les mains sur ses fesses puis s’assoit en faisant glisser les mains le long de la jupe comme pour déplisser le tissu. La voilà assise. La jupe est restée en place. Impeccable.
Au dessus d’elle, il y a collée au mur une grande affiche de publicité pour une marque de grand magasin. Il y est inscrit :
« Le théâtre de la beauté : choisissez ce que vous voulez être »

Un temps absorbé par le spectacle, l’agent Lonzac revient à son travail pour remarquer la jeune fille dans le fauteuil en plastique orange d’a côté. Elle a l’air fragile, abandonnée, au bout du rouleau, pas nette. Le deuxième jour de son enquête, l’agent note le retard de Marlene au travail. Il est difficile de dormir dehors, tout en restant propre et en forme le matin à 8h pour l’embauche. Sa responsable de service a tout de suite fait des remarques. Un rendez vous est pris pour un entretien de recadrage. Il n’aura pas lieu.
L’agent Lonzac a fait le matin même son rapport d’alerte. Marlene a passé la nuit sous des cartons, cachée du vent sous l’escalier d’une banque. Eva Justice n’a rien dit quand la police est venue l’attendre à l’entrée de l’entreprise.
Tout va pour le mieux.


III
Hugo, Margot comme tant d’autres sont au camp n°52 du sud ouest de la France. Les marginalisés du système sont impitoyablement repérés, parqués puis rééduqués. En ce début du mois de juin, les non réglementaires H et M doivent passer à l’exercice quotidien. Une course où le premier arrivé mange.
Hugo est devant. Ils croisent un pêcheur debout près de sa barque trainée sur le sable. Il les regarde tout les deux comme s’il les comprenait. Il ne dit rien. Il leur donne à boire. En les aidant, il commet un crime.

Les deux continuent leur course pour la survie. Chacun pour soi. Ils paraissent commencer à comprendre. Ils courent toujours lorsque H tombe en trébuchant dans un trou de sable et se retrouve nez à nez avec une cigale sur une herbe balancée par le vent. Il y a un message dans une bouteille. Hugo le lit. Il y a écrit :

Accueillez la vie mains tenant !

La cigale sur l’herbe qui bouge sous la brise se tait. Les autres cigales dans les arbres chantent. Il rit.
Je les vois s’amuser dans l’eau. Ils sont ensemble. La barque s’approche le long du rivage. Ils rient.
Le carcan se fissure. Quelque chose passe à travers les interstices.
Les cigales, elles aussi, rient.
Fin